samedi 8 janvier 2011

Un Lyonnais pas ordinaire : Rencontre avec André Laroche

Jeune résistant lyonnais, ancien déporté, André Laroche a été après la guerre chef d'entreprise et s'est investi pendant un demi-siècle dans le milieu associatif. Cinq ans après avoir quitté la présidence du MUADIR (Mouvement d'Union et d'Action des Déportés et Internés de la Résistance), il continue à participer à la vie du mouvement. 
S’il accepte bien volontiers un entretien, André Laroche ne tient  pas pour autant  à parler de lui à tout prix. Surtout de la déportation. « Je ne suis pas fanatique de ça, consent il. Je le fais parce qu’il faut que quelqu’un le fasse, qu’il explique aux gens, surtout à ceux qui veulent savoir. (…)Vous savez on peut perturber quelqu’un si on lui explique réellement le fond des choses. Alors ça, ça m’effraie un peu. »

La résistance
Pourtant ce passionné de montagne mérite d'être écouté. Il n'a que 17 ans en 1941 quand une rencontre va bouleverser son destin.  « J’étais parti en vacances en Ardèche, j'ai retrouvé une personne que j’avais rencontrée, un ingénieur. Il m'a dit « tu devrais venir avec nous, on ne va pas rester sous le joug allemand toute notre vie. »
Je suis rentré dans le mouvement Combat. Mon job au début, c’était les graffitis sur les vespasiennes. Beaucoup le faisaient. Au bout d’un moment il y en avait partout à Lyon. (...) La résistance c’étaient des gens épars qui faisaient tout un tas d’actions diverses. (...) J’ai caché des juifs. J’en ai fait passer en Suisse au sein des auberges de jeunesse. On organisait des vacances au bord de la frontière. On avait des combines pour les faire passer.»
Entre autres missions, il s’occupe de la diffusion du journal Combat. Il fait alors la connaissance d’André Bollier, un jeune polytechnicien aussi brillant que courageux, qui s’occupe de l’imprimerie. Bollier finira sous les balles des nazis et de la milice après avoir échappé une fois à leurs griffes. André Laroche tombe lui ,à 19 ans, entre les mains de Touvier. A l’école de santé militaire, où il est interrogé, Jean Gay, le patron de l’Action ouvrière, lui aussi prisonnier, le prévient : « Je te donne un conseil. Tu vas passer devant des sauvages, fais l’imbécile, bâtis une histoire et n’en déroge pas. »
Cela n’empêche pas au jeune homme le parcours des déportés lyonnais. Montluc, d’abord puis Compiègne avant le trajet pour l’Allemagne dans des wagons à bestiaux. « C’était un voyage de plusieurs jours, sans manger, sans vous allonger. Les gars arrêtés pour pas grand-chose étaient désespérés, surtout ceux qui avaient une situation ou des enfants. On voyait approcher la mort, on l’a compris après. (...) Dans le train les gars préparaient une évasion. Il fallait le faire avant la frontière et avoir percé un trou. On a tiré au sort, j’étais quatorzième, autant dire que je n’avais pas beaucoup de chance. Les trois qui sont sortis l’ont fait trop vite, ils se sont fait mitrailler.»

Les camps
A Buchenwald les Allemands donnent le ton d’entrée. « A l’arrivée, certains se sont couchés, paralysés de terreur. Les SS ont commencé à flinguer dès la descente du train. Nous sommes restés un mois en quarantaine sous des tentes à plusieurs centaines. On ne faisait rien. Il y’avait une répartition des gars selon votre métier, on vous vaccinait. »
André Laroche est finalement expédié à Dora pour travailler dans l’usine souterraine des fusées V1 et V2. Là il se trouve au cœur du système de fabrication des armes secrètes. « Si Hitler avait cru plus tôt à ces fusées, ni vous ni moi ne serions là pour en parler. » Des scientifiques nazis travaillant à ce projet seront par la suite utilisés par les Américains pour leurs programmes de recherches spatiales.
Mais Dora c’est surtout la lutte pour la survie. André Laroche perçoit vite la nécessité de s'unir pour tenir. Il forme un petit noyau autour de lui. «Il a fallu devenir quelqu’un dans un circuit nouveau et savoir comment s’intégrer dans le système. J’ai compris qu’il fallait être groupé, soutenir des camarades, être soutenu. J’avais le désir de faire quelque chose. Je ne me voyais pas diriger un groupe et je suis devenu le patron. On a été de six à huit. On avait une action défensive en fonction de ce qui se déroulait. On avait commencé l’équipe à Compiègne. A Buchenwald on était flottant. »
Il reste près d’un an, à travailler douze heurs par jour comme soudeur à l’arc. Quand ils ne travaillent pas, André et ses camarades sont sous la coupe de Follette, leur chef de bloc, « un homosexuel allemand, un fou qui a pendu son secrétaire. Il était interné depuis 1933, il était devenu fou. (...) On passait un par un, il donnait des coups de matraque. Des Russes se sont vengés à Bergen-Belsen. A la libération, ils l’ont dépecé. Ils lui ont ouvert le ventre, lui ont coupé les fesses en rondelles pour faire des steaks. »
Mais la folie est partout à Dora et fait bon ménage avec la mort. « C’était le cimetière des Français. Le plus malheureux, c’était celui qui avait une famille. Certains se sont suicidés. (...) Vous rentriez dans le tunnel, ils pendaient les gars au pont roulant ... Des jeunes secrétaires des bureaux venaient pour les pendaisons. Elles riaient. »


A l’évacuation du camp après un hiver terrible, le calvaire continue. Bringuebalés en train et sur les routes, les déportés sont lancés deux fois dans des marches de dix jours vers une destination improbable. Sans manger.
« Dans les marches, on était six ou sept, on se tenait par le bras, ça nous permettait la nuit de pouvoir en laisser dormir certains, c'est-à-dire que si on était quatre, il y en a deux qui dormaient (…) On faisait peut être deux kilomètres à l’heure. Tous ceux de la colonne qui ne pouvaient pas suivre étaient abattus. »
Libérés par les Russes après la débandade des SS et de leurs séides, André Laroche et ses compagnons rejoignent la France un mois plus tard. Ils se séparent. Il ne reverra jamais certains. « C’est bizarre la vie, parce que quand vous rentrez de quelque chose comme ça,  vous avez à vous réadapter à tous points de vue, et vous êtes accaparé. Les gens ont été pris par leurs  familles, et puis il y’en avait dans toute la France, ce n’était pas facile de voyager tout de suite après la guerre.  Les liens qui s’étaient créés étaient particuliers car créés dans des circonstances qu’on ne reconnaitrait jamais. »
Pendant ce temps à Lyon, sa famille fait les charniers pour le retrouver. Arrêté sous un faux nom, ses parents ne sont prévenus de son retour que lorsqu’il arrive en France. André Laroche ne pèse alors que 38 kg.
Il estime que dans son cas,  le moral et la volonté ont joué en grande partie dans sa survie. « Physiquement je n’étais pas un caïd. J’étais avec deux garçons de Saint-Claude, raflés, des costauds musclés. Ils faisaient de la lutte. Je les voyais et je me disais que je ne tiendrai pas le coup. Ils ne sont pas rentrés. Les gars pensaient à ce qu’ils allaient manger en rentrant. Moi je pensais que j’allais grimper le Mont Blanc et descendre l’Ardèche. Je l’ai fait un an et demi après. »

Après
Aujourd’hui, même s’il n’a pas envie de « s’indigner », André Laroche ne se satisfait pas du système actuel.
« Nous ce qu’on aimerait avoir dans notre pays, sans être communiste, on voudrait qu’il y’ait une répartition des richesses effective et qu’il n’y ait pas les systèmes qui existent actuellement. Il y’a des pauvres types encore à notre époque, avec tout ce qu’on a découvert, qui se traînent dans la rue, qui n’ont rien à bouffer, c’est lamentable. On a inventé tout un tas de choses, on n’en profite pas. Je suis pour la répartition des richesses absolument, je ne peux pas comprendre ce qu’on laisse faire ce qui se passe actuellement. »
Cet engagement, il l’a repris à son compte dans sa carrière de chef d’entreprise. « Mes gars étaient payés quinze pour cent plus cher que dans les autres entreprises d’abord, et on répartissait en fin d’année si on avait été très bénéficiaire. Les gens étaient très sérieux au travail, je n’ai jamais rien eu à dire. Je n’ai viré qu’une personne dans ma vie (qui a été reprise par la suite). »
Sur la politique il n’a guère plus d’illusions. « Quand on est rentré d’Allemagne, on se disait tous gaullistes, j’ai supporté cette étiquette pendant un certain temps, mais de Gaulle au final il a été comme les autres ou presque, mis à part son engagement en Angleterre. »
Et quand on lui demande ce qu’il pense des politiciens actuels, la réponse d’André Laroche se fait cinglante. «  Pas grand-chose de bien. Je pense que beaucoup sont plus ou moins intéressés à une question qui s’appelle l’argent et  sont en train de placer leurs copains, ou de récupérer des commissions sur telle  ou telle chose, dans telle opération qu’ils font ou de cumuler des fonctions qui les amène à toucher des salaires … Et encore maintenant on les connait, mais avant on n’était pas au courant. Enfin, c’est quand même un peu étonnant. »

(Extraits d'un entretien avec André Laroche)

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